Planète surdoués | Un espace d'information et de recherche sur la douance

Laurinette

Voici le témoignage d’une femme de 45 ans. Elle a écrit la totalité du texte, elle nous livre ce qu’elle a vécu et le parcours de ses enfants.

Laurinette, son histoire

Découvrir ma douance à 42 ans a été une libération, et je croyais bien naïvement que le fait de le savoir arrangeait bien des choses.

 Certains l’ont su dès l’enfance, et pourtant… Ma conclusion, après cette lecture, serait de dire que le savoir ne suffit pas : il faut en tenir compte. Mais pour en tenir compte encore faut-il le savoir !

 Je l’ai su bien tard, pour moi, et j’ai eu, juste après, une brève mais intense colère contre tous ceux qui auraient pu le voir, qui n’ont rien vu, et qui m’ont laissée faire mon petit bonhomme de chemin en me débrouillant toute seule, avec ma quasi-conviction d’être folle.

 Aujourd’hui, avec le recul, je suis beaucoup plus modérée… Le jour où je l’ai su, je ne dépendais plus de qui que ce soit qui aurait à mes yeux une quelconque légitimité pour me dire ce que je devais en faire, et ça, c’est positif.

 Mon témoignage,  je le fais maintenant. Ça sera certainement un peu décousu, pas forcément chronologique, mais bon, ce sera moi…

 J’ai eu une enfance heureuse, tout du moins à la maison. Mes parents sont cultivés, curieux, et ils m’ont toujours « alimentée » à la hauteur de mes besoins. Je suis certaine que ma mère est surdouée, et j’ai su, après mon test, que mon frère l’était aussi et le savait depuis plusieurs années. Je savais lire à quatre ans, m’a-t-on dit, en réalité je ne me souviens pas de ne pas avoir su lire. Mes premiers souvenirs datent de quelque part entre un an et seize mois. J’étais encouragée, félicitée, valorisée. De la maternelle, je n’ai que quelques images « flash », ça ne m’a pas marquée. J’étais, et je suis restée jusqu’au bac, dans un établissement privé, donc certains professeurs étaient des religieuses en habit. Mes parents étaient catholiques pratiquants.

Quand je suis entrée au CP (nous, on disait la onzième), la maîtresse, une sœur, s’est tout de suite aperçue que je savais déjà lire. Au lieu de s’intéresser à cette particularité, et éventuellement de me proposer, pourquoi pas, de passer dans la classe supérieure, elle a convoqué mon père pour l’engueuler sous prétexte qu’il ne m’avait pas appris à lire avec la méthode réglementaire. Ça ne lui est pas venu à l’esprit que j’aie pu apprendre seule… Et mon père n’a pas bronché, tout pétri de respect pour la religieuse qu’elle était, probablement.

J’ai retrouvé récemment mon dossier scolaire de primaire, avec les appréciations. Avec ce que je sais maintenant de la douance, c’était complètement évident. N’importe qui ayant ne serait-ce que des notions sur le sujet se serait forcément interrogé sur mon cas. Mais on n’en parlait pas à l’époque, en tout cas pas dans ce milieu (je suis née en 1969).

Les appréciations : « brillante, mais ne fait rien ». « Toujours première, mais caractérielle ». « Se bat en récréation, est insolente ». « Participe trop en classe, ne laisse aucune place aux autres ». Puis « Ne participe plus du tout ». etc… Ça te rappelle quelque chose ?

En primaire déjà, j’étais surnommée « la folle », ce surnom m’est resté, comme un tatouage, jusqu’au lycée.

Je n’étais pas malheureuse, mais j’ai le souvenir d’un profond ennui. Alors je lisais, j’avais toujours un livre en cours, je me mettais dans un coin pendant les récréations avec un livre. Ça ne plaisait pas trop, ça intriguait les autres élèves… Mais on m’a finalement fiché une paix royale après que j’ai distribué quelques baffes ou coups de sabots !

Au collège, mes résultats se sont dégradés, progressivement, insidieusement. Je me souviens que je me suis souvent posé la question de savoir ce que mes camarades de classe pouvaient bien faire quand ils se vantaient d’avoir révisé pendant deux heures. Moi je pouvais ouvrir un cahier et rester devant pendant deux heures, ça ne changeait rien à ce que je savais ou ne savais pas. Je n’avais aucune notion de méthode, de travail, d’effort. Je n’en ai toujours pas, d’ailleurs, et je dois avouer que ça, c’est un handicap.

J’ai eu mon bac, de justesse, j’ai fait un an et demi de fac (LEA) et j’ai tout laissé tomber pour devenir standardiste. Le « scolaire », ce n’était pas mon truc. Je n’ai jamais redoublé ni sauté de classe.

Encouragée à la maison pour mes capacités artistiques (écriture, dessin, piano), j’aurais pu me diriger plus spécifiquement dans cette direction. Mais précisément à la maison, il y avait cette bonne morale, cette bienséance catho qui me disait : « oui, tu es douée, très douée même, mais pas assez exceptionnelle pour sortir du lot, épargne-toi la douleur d’un échec, ne tente pas. La réussite, le devant de la scène, ce n’est pas pour nous ».

Et j’ai intégré ça. Et puis je ne travaillais pas. Un génie des arts, ça campe sur son instrument dix heures par jour ! Non, effectivement, qui étais-je donc pour me croire capable de faire partie d’une élite ? Reste modeste. Reste à ta place. Et j’y suis restée. Et puis j’aurais été bien en peine de choisir… Si j’avais voulu être pianiste, il aurait fallu que je m’y consacre pleinement, et je n’avais pas envie d’abandonner le dessin, le modelage, la lecture, l’écriture, etc… C’était un choix que je n’ai pas pu faire. Et ça m’a attiré quelques haines aussi. Certains m’ont dit, en parlant d’une des disciplines que je pratiquais en amateur, que s’ils avaient eu le dixième du talent que j’avais, ils s’y seraient consacrés à corps perdu, certains d’avoir une belle carrière devant eux, et ça les énervait profondément que je « crache » sur mes dons…

Je commençais à mettre une croix sur mes rêves, à ressentir de l’amertume, de l’insatisfaction. Non seulement je devais être, aux yeux du reste du monde, celle qu’ils attendaient que je sois et qui n’était pas du tout moi, mais en même temps je les décevais de gâcher mes possibilités, qu’on ne pouvait malgré tout que remarquer. Et j’ai commencé à culpabiliser aussi. Pour un rien, pour tout. De ne pas être à la hauteur.

Plus jeune j’avais rêvé d’être archéologue : « mais ma pauvre, tu es une littéraire, toi, et il faut des maths pour être archéologue ! Tu es bonne en français, tu ne peux pas être bonne en maths ! »

Alors j’ai fait ce qu’on m’a dit. J’ai été mauvaise en maths. Aujourd’hui je me rends compte que j’aime ça. J’ai d’autres priorités maintenant que de combler cette lacune, mais j’aime cette logique. Quand j’ai besoin de calculer quelque chose, je suis capable de créer des équations assez complètes. Je m’éclate sur Excel, avec des formules complexes, des macros…

A vingt et un ans, j’ai rencontré celui qui est devenu mon premier mari. Avant, j’avais eu quelques brèves histoires avec des personnes marginales, très attirantes pour moi mais pas assez rassurantes. C’était un homme « normal », prévisible, reposant. Du moins au début. Ceci pourrait être le sujet d’une autre longue lettre alors je ne m’étendrai pas, mais il s’est avéré être un redoutable pervers manipulateur, qui m’a fait descendre plus bas que ce que je croyais humainement possible. Nous avons eu deux enfants, une fille et un garçon à trois ans d’intervalle. Je l’ai quitté au bout de douze ans.

Pour ce qui est de ma vie « cérébrale », ça a été une parenthèse, une pause de douze ans. Pour avoir la paix, je ne devais surtout pas montrer que je pouvais lui être « supérieure » en quoi que ce soit. Je suis donc devenue grosse, moche, nulle, moi qui était auparavant brillante et carrément jolie (pas de fausse modestie, j’ai été plus d’une fois approchée par des photographes qui me demandaient de poser pour eux).

Pendant ces années j’ai joué du piano seulement quand il n’était pas là, j’ai planqué mes livres pour qu’il ne les jette pas, j’ai fait le ménage, le repassage, la bouffe, je l’ai accompagné à des week-ends tuning ou les hommes traitent leur bagnole comme leur femme et leur femme comme leur chien. Avec le sourire, pour avoir un peu la paix, parce que s’il ne m’a jamais agressé physiquement (enfin presque jamais), il y avait à la maison cette ambiance, ce sentiment, que si tout n’était pas exactement comme lui l’avait décrété, ça pouvait tomber à n’importe quel moment. Et j’avais peur de lui, j’ai souhaité sa mort souvent mais n’aurais jamais eu le cran de passer à l’acte. Je suis juste restée à ma place, jusqu’à ce qu’un sursaut d’instinct de survie salvateur me fasse le quitter.

Mais revenons à mes enfants.

Quand ma fille aînée est entrée en maternelle, sa maîtresse m’a tout de suite alertée, il fallait lui faire passer des tests, elle était très en avance. Pour moi elle était parfaitement normale, mon étalon de comparaison étant moi-même et ma propre enfance, et je me considérais comme tout à fait normale (bien que les autres me fassent bien sentir qu’il y avait un truc qui clochait chez moi). Bref, en moyenne section, nous avons fait les tests, on m’a dit qu’elle était très en avance, deux ans et quatre mois d’âge mental en plus de son âge réel, et le psy du CMPP a préconisé un passage en CP directement, en sautant la grande section. On ne m’a pas donné de chiffre de QI, et jamais les mots précoce ou surdoué n’ont été prononcés. Récemment j’ai trouvé sur internet un tableau qui permet de convertir cet « âge » en QI, en tenant compte de l’âge qu’elle avait quand elle a fait ce test… je ne sais pas ce que ça vaut mais ça lui donnerait un score HQI (à 3 ou 4 points près).

Sa maîtresse était contre. Archi contre. Selon elle ma fille n’était pas assez mature, et ça allait la déstabiliser de passer d’excellente à juste bonne élève. Elle a toutefois accepté de la mettre à l’essai en grande section, en cours d’année. En lui demandant tous les soirs si ce n’était pas trop dur, si ses camarades ne lui manquaient pas trop…  Bref, très orienté. Au bout de quinze jours elle est redescendue en moyenne section. Et on m’a laissée avec ma culpabilité d’avoir cru un instant que ma fille pouvait avoir des capacités au-delà de celles des autres, avec un cruel : « je vous l’avais bien dit ». Fin de l’histoire.

Elle a eu une scolarité qui ressemble un peu à la mienne,  mais en plus marqué, plus accentué : excellente primaire, collège catastrophique. Redoublement de la 4ème (et la deuxième année a été pire que la première). Crise d’adolescence spectaculaire, destructrice. Et puis au lycée… Elle a trouvé sa voie. Les arts. Elle dessine et peint merveilleusement bien. Aujourd’hui, à 23 ans, elle est équilibrée, heureuse, et tatoueuse de grand talent. Dans ce milieu, être un peu différent est plutôt un atout ! Elle s’en sort bien.

Quand mon fils est né, la pédiatre m’a dit : « n’essayez surtout pas de le comparer à sa sœur, vous penseriez qu’il est débile ». Et puis je me suis rendu compte que non, je ne le trouvais pas débile du tout, il était éveillé, c’était un contemplatif. Calme, mais perspicace. Alors plutôt que de me dire que lui aussi était probablement aussi intelligent que sa grande sœur, j’en ai déduit que tout le monde s’était trompé sur elle, et moi la première. Elle était normale, son frère aussi. J’ai nivelé par le bas. Encore cette modestie judéo-chrétienne de croire que non, ce n’était pas possible. Ni moi, ni mes enfants n’avions le droit d’imaginer que nous puissions avoir « un truc en plus ».

En CE1, j’ai dû emmener mon fils chez une psychologue, parce que sa maîtresse l’avait pris comme tête de turc, et il en avait des tics et des tocs. C’est une de mes amies, maman d’une de ses camarades de classe, qui m’avait alertée. Sa fille lui avait raconté quelques incidents qui avaient eu lieu en classe. Et elle m’a dit aussi qu’elle pensait que mon fils était surdoué. Je ne l’ai pas entendue. Elle a insisté plusieurs fois, pourtant. La psychologue m’a dit que mon fils était d’une intelligence surprenante, qu’il avait su lui expliquer, grâce à une image très pertinente, l’impact de la dépression probable de sa maîtresse sur son comportement avec ses élèves. Il avait fait une analyse psychologique de la situation tout à fait valide, avec beaucoup de recul. Il avait 9 ans.

Je l’ai su beaucoup plus tard, mais cette amie est elle-même HQI, et ses enfants aussi. Quand j’ai fait mon test, c’est une des rares personnes à qui j’ai pu me confier sans retenue ! Nous sommes restés en contact bien que maintenant, de nombreux kilomètres nous séparent.

Ah oui, un peu avant cette époque, quand mon fils avait 7 ans, il y a eu « le grand test de QI », à la télévision. On répondait aux questions, chez nous, on notait les réponses et à la fin on calculait son score. C’était un test destiné aux adultes, mais on l’avait fait en famille. Mon fils avait obtenu un score de 137, ce que j’avais trouvé plutôt surprenant, sachant que c’était un test pour adultes… Ils avaient bien expliqué que la norme se trouvait autour de 100. Internet était entré récemment dans notre foyer, j’avais été sur des forums, demandant si je devais peut-être me poser des questions sur lui… On m’a dit que les tests de la télé étaient sans valeur et qu’il ne fallait pas en tenir compte. Point barre. Pour ma part, j’avais obtenu un score similaire, mais en ayant loupé le début de l’émission. Je me disais donc que je devais avoir logiquement une note un peu supérieure. Encore un signe, une alerte… Dont je n’ai pas su tenir compte.

Un peu plus tôt encore, j’avais entendu le mot « surdoué » pour la première fois abordé sous un autre angle que « le matheux à lunettes qui réussit tout». Lors d’une émission de télévision, le sujet de ces enfants en grande souffrance scolaire était abordé. Ils y parlaient de l’ennui, du sentiment de décalage. J’en ai pleuré. Je me suis complètement reconnue pour ce qui était de ma propre scolarité. Je me suis dit que j’avais probablement été une enfant précoce, et que personne ne l’avait vu. Je n’ai pas cherché à me renseigner plus que ça, on n’avait pas internet à l’époque, et puis… ils parlaient des enfants. J’étais adulte. « Redevenue normale ». C’est comme de marcher à 6 mois, c’est remarquable, mais arrivé à 18 ans, tout le monde marche alors on s’en fout de cette avance qu’on a pu avoir. Ça ne change rien pour la suite. Forcément, aujourd’hui, j’ai changé d’avis…

Mes enfants ne pouvaient pas être concernés. Ils ont appris à lire, comme tout le monde, au CP. A la maison, on ne lisait pas (enfin, moi si, mais en cachette). Ils ont fait ce que leur père attendait d’eux. Ils se sont adaptés, ne se sont pas fait remarquer.

Mon fils est entré en 6ème. Il a été le souffre-douleur de ses camarades, qui le traitaient d’intello. Je ne comprenais même pas pourquoi. Ce n’était pas ça, pour moi, un intello… Je le voyais tellement « normal » ! Ça a été dur. Puis nous avons déménagé pour une autre région et c’est lui qui est devenu le bourreau. Le collège m’appelait toutes les semaines. Je ne comprenais pas. Il était très gentil, vraiment un bon fond, j’avais du mal à comprendre qu’il se comporte si méchamment avec les autres élèves (les différents, les gros, les moches, etc.). En fait il répétait ce qu’il avait subi. Il ne savait pas comment faire sortir ce qu’il ressentait. C’est classique, le maltraité qui devient maltraitant à son tour, malheureusement. Et son image paternelle n’a certainement pas aidé non plus…

Entre temps je m’étais remariée, avec un homme qui m’a réellement valorisée (et qui n’a pas arrêté d’ailleurs !) et j’ai eu deux autres enfants. Une fille et un garçon, encore.

Quand ma deuxième fille est entrée en grande section de maternelle, sa maîtresse a vu qu’elle savait déjà parfaitement lire (elle a appris seule, nous l’avons découvert par hasard). Elle m’a suggéré de la faire tester, qu’on devrait peut-être envisager un passage anticipé au CP. Elle avait déjà pris l’initiative, puisque c’était un établissement maternelle-primaire, de la mettre quelques heures par semaine au CP pour les activités de lecture. Elle s’en sortait très bien.

En janvier, des évaluations nationales étaient prévues pour les CP. Elle m’a proposé de les faire passer à ma fille, pour évaluer son niveau réel. Non seulement elle les a réussies, mais elle a eu un score qu’il l’a placée loin devant les premiers de CP. Elle est passée en CP en février. Ça été très bien préparé, et elle a glissé d’un niveau à l’autre très naturellement, sans heurts. J’ai su plus tard que la maîtresse de grande section, tout comme la maîtresse de CP, et même la maîtresse de CE1-CE2 qu’elle a eu l’année suivante, sont toutes les trois mamans de HQI. J’ai même vraiment sympathisé avec la maîtresse de CE1-CE2,  nous continuons à nous donner régulièrement des nouvelles, hors cadre scolaire. Sa fille est élève dans l’établissement où je travaille. Nous avons eu de la chance !!!

Quand elle est ensuite passée en CE1, c’était un double niveau CE1-CE2. Elle a fait les deux années en une, et est passée ensuite directement en CM1. Aujourd’hui donc, elle a deux ans d’avance, 8 ans, et elle ira en 6ème à la rentrée prochaine. Pour le moment tout va à peu près bien, mais on reste vigilants. Elle a des difficultés de méthode, le simple mot de devoirs la fait pleurer et le décalage avec les autres élèves est réel. Les grands ne veulent pas d’elle parce qu’elle est petite, ceux de son âge ne l’intéressent pas, et même si c’était le cas, ils l’ont « oubliée », elle ne fait plus partie de leur cercle. Alors on reste présents, on l’accompagne du mieux qu’on peut, elle a quand même l’air d’être bien dans ses baskets. Malgré ces petites difficultés, nous n’avons jamais regretté les sauts de classe. J’ai le sentiment que ça aurait été encore pire si on ne l’avait pas fait.

La question du test se posait toujours. Mon médecin de famille m’avait prêté « l’enfant surdoué » de JSF. En le lisant, j’en avais oublié ma fille. C’était de moi qu’elle parlait ! J’ai lu ensuite « trop intelligent pour être heureux », la suite du premier, sur les adultes cette fois, et ça a été une révélation. Une bombe. Une déstabilisation complète. J’avais besoin de savoir. D’être sûre. J’étais terrifiée par le test : et si jamais ce n’était pas ça ? Ça voudrait dire que je suis réellement folle…

J’ai pris rendez-vous pour le test, pour moi d’abord, puis pour ma fille, à trois semaines d’intervalle. La psy était géniale, elle m’a vraiment écoutée, accompagnée. J’ai obtenu un score paraît-il assez rare : parfaitement homogène. Bienvenue dans le monde des THQI ! Pour moi, ça a eu un effet extrêmement positif. Oui, j’ai de la bombe sous le capot, oui, j’ai le droit d’avoir des aspirations « élitistes » (selon les critères de ma bonne éducation chrétienne), non, personne n’a le droit, à part moi-même, de décider de ce qui est bon ou mauvais pour moi. Je l’ai reçu comme un cadeau.

Je me souviens que j’ai expliqué à la psy que je trouvais tout le monde très agressif. Depuis toujours, je me suis sentie agressée par les gens en général, leur façon de me regarder, de me parler, le choix de leurs mots, leurs silences… Je me suis dit que si je devais moi-même être aussi agressive avec quelqu’un, c’est que je lui en voudrais vraiment. Alors je cherchais à comprendre ce que j’avais pu faire ou dire pour provoquer cette colère, je ne trouvais pas, et ça me confortais encore plus dans l’idée que j’étais nulle. Même pas capable de comprendre pourquoi les gens ne m’aimaient pas !

Elle m’a dit une chose qui a été très importante pour moi. Elle m’a dit que oui, je me sentais agressée, mais seulement parce que mon extrême sensibilité me faisait interpréter les choses différemment de ce qu’était la réelle intention de ceux de la part de qui je ressentais cette agressivité. Juste un problème d’interprétation, d’intensité. Ils n’étaient pas agressifs. Ce n’était pas dirigé spécifiquement contre moi. Je me suis sentie tellement soulagée ! Aujourd’hui, je ressens toujours agressivement des choses qui ne le sont pas, mais je relativise. Ce n’est pas contre moi. Je prends du recul, et ne me sens plus coupable de « je ne sais pas quoi ».

Ma fille est HQI, ce qui la place aussi parmi les surdoués. Bien que le test qu’avait fait sa grande sœur des années auparavant ne soit pas si précis, je trouve qu’elles se ressemblent énormément. Ma grande n’a à ce jour pas refait le test, elle n’est pas contre mais ne le ressent pas comme une nécessité. Elle sait ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, elle a une idée de son potentiel, et d’en avoir la confirmation par un score établi ne changerait pas grand-chose.

La psy m’a conseillé de tester toute la fratrie, parce qu’il y avait tout de même un « terrain ». Nous avons donc testé l’aîné de mes garçons, qui avait à cette époque 16 ans, allait très mal en classe, voulait tout lâcher… Lui aussi a obtenu un score important : THQI. Il a compris d’où venaient, en partie, ses difficultés scolaires, mais cela ne les a pas réglées pour autant. Aujourd’hui, à 19 ans, après avoir fait deux secondes et deux premières, à chaque fois dans une orientation différente, il a quitté le système scolaire. Il est à la maison, il compose des chansons (il est doué !), mais est complètement déscolarisé, sans diplômes, et ne travaille pas.

Reste notre petit dernier. Il est différent des trois autres. Très moteur, très petit dormeur, sans cesse en mouvement, nous avons pensé, un moment, à une hyperactivité. Mais son excellente capacité de concentration, quand il est intéressé, balaie cette possibilité de diagnostic. On pourrait dire qu’il est hyperactif sans trouble de l’attention, mais si l’inverse est courant et bien documenté, je n’ai jamais réussi à trouver une quelconque littérature sur cette configuration.

J’ai lu que les bébés surdoués avaient un regard particulier. Certes, les trois premiers étaient éveillés, mais le dernier, c’est autre chose. Il n’avait que quelques heures et déjà un regard scrutateur, analytique, il m’accrochait littéralement, observait tout avec une intensité qui m’a vraiment impressionnée. Aujourd’hui, il parle très bien pour son âge (4 ans et demi) et a une conscience et une maîtrise de son corps plus que surprenante. Il a des « tablettes de chocolat » sur les abdos, une force physique impressionnante. Il est colérique, toujours dans la frustration, très perspicace dans ses réflexions, plein d’humour, assez tyrannique, je dois dire. Mais tellement attachant… Il est plus intense en tout (motricité, réflexion, interaction…) que les trois autres réunis. J’ai le sentiment qu’il souffre d’avoir un esprit de grand coincé dans un corps de petit.

Quand il avait deux ans, j’avais consulté la psychologue à son sujet, parce que je n’en pouvais plus. J’étais épuisée. Il se réveillait jusqu’à 12 fois par nuit et à chaque fois je devais m’allonger près de lui pour le rendormir. La journée, il me mordait. J’étais couverte de bleus.

Elle a commencé à lui faire passer des tests, par petites touches parce qu’il était encore très petit, et finalement les tests n’ont pas été menés à leur terme, parce que ma psy a dû brutalement s’arrêter d’exercer pour raisons de santé. Elle m’a toutefois fourni un bilan intermédiaire, où elle dit que bien qu’elle ne puisse pas poser un diagnostic valide, puisque les tests sont incomplets, les tests déjà effectués vont complètement dans le sens de la douance. Pour elle, qui le connaît bien, il n’y a pas de doute.

Aujourd’hui il est en moyenne section de maternelle, et si la petite section s’est plutôt bien passée, la maîtresse, cette année, commence à se plaindre de son comportement. Il est soit dans la lune, soit perturbateur. Elle craint que son désintérêt ne lui fasse louper les bases, et qu’il soit en difficulté pour la suite. J’ai émis l’idée de l’ennui, de la possibilité de la douance (elle a eu sa sœur, donc elle sait ce qu’il en est, bien que ma fille ait été détectée seulement l’année suivante). Je me suis faite engueuler, sous prétexte qu’il ne fallait quand même pas pousser, qu’une surdouée par famille c’était bien suffisant, et que de toute façon c’était la seule pédagogie qu’elle avait à proposer, que mon fils devait s’adapter, comme tout le monde !

Il ne sait pas encore lire, mais je vois bien que ça l’intéresse. Il a une imagination étonnante. Il se crée des scénarios quand il joue, déplace les meubles, crée des parcours, nous prend à contribution pour faire de la figuration… Et gare à nous si on se trompe de réplique ! Il sait au moins écrire le nom des personnages de dessins animés qu’il a envie de voir sur Youtube. Il fait lui-même ses recherches et choisit quoi regarder, l’écriture intuitive (propositions après quelques premières lettres tapées), l’aide. Il reconnait Mickey, les Winx, Les sirènes de Macco, Mario, Batman, etc… Supervisé, bien sûr.

Je songe à le faire tester mais je n’ai plus de psy, nous sommes à la campagne, dur de trouver quelqu’un qui connaisse aussi bien le sujet. Et puis il y a un hic : si on me conseillait de le faire passer au CP l’an prochain… Il n’est propre, à l’école, que parce qu’on le sollicite régulièrement pour aller aux toilettes. A la maison, il n’est pas propre du tout. Il a encore une couche, même en journée, à presque 5 ans. Il en est capable, mais n’en a pas envie. Rien à faire. Alors le CP ? Ce problème de propreté serait un frein…

Le chapitre des enfants est assez complet, je vais parler brièvement de mon mari, pour revenir à moi ensuite.

Je suis persuadée que mon mari est HQI, lui ne souhaite pas être testé. Nous sommes toutefois très différents : je dirais qu’il est suradapté. Il n’a pas de problèmes relationnels avec les autres, paraît « normal ». Mais à aucun moment je ne me suis sentie plus intelligente ou plus rapide que lui. On fonctionne différemment, certes, mais à des niveaux similaires. Son frère est HQI (testé), et plusieurs autres membres de sa famille aussi. Il y a un terrain !

Depuis que j’ai été testée, j’ai radicalement changé, principalement dans mon rapport à moi-même. Bon, évidemment, les mauvaises habitudes ont la vie dure, mais progressivement, je me réconcilie avec moi-même. Je ne suis pas folle, je ne suis pas nulle, je suis capable de faire des choses qui ne sont pas à la portée de tout le monde et j’en suis fière.

Je ne supporte pas le bruit, j’ai un besoin vital de silence. Je suis incapable d’écouter de la musique en fond sonore, ou d’avoir une télé allumée si je ne la regarde pas. Alors avec tout ce petit monde à la maison, je suis souvent au bord du pétage de plomb. Je comprends et réussit des choses réputées compliquées, mais je peux être complètement à côté de la plaque pour des choses simples. J’ai besoin de comprendre tout, et comme je trouve souvent les réactions des autres absurdes, je me dis que j’ai forcément mal compris. Parce que l’absurdité ne m’est pas acceptable. Et si je ne comprends toujours pas, parce que c’est effectivement absurde et qu’il n’y a rien à comprendre, ça peut devenir une vraie souffrance. Je vais m’acharner à essayer de comprendre ce qui restera toujours incompréhensible, et ça mobilise toute mon attention… pour du vent.

Je réussis plutôt tout ce que je fais, mais je ne fais pas grand-chose, parce que je ne m’autorise à passer à l’acte qu’après avoir pensé, planifié, exploré toutes les possibilités d’échec possible. Sinon, je ne me lance pas. Mon souci de perfection, ma peur de l’échec sont paralysants.

Je viens d’écrire et de publier un livre. Pour la première fois je suis satisfaite de mon travail, et prête à le partager avec le reste du monde. Je me mets en avant. Malgré tout, bien que sachant que la qualité de mon livre (en laquelle je suis confiante) n’est pas uniquement en cause dans son potentiel de succès, et que c’est surtout sa visibilité médiatique qui est importante (dont le contrôle m’échappe), j’ai tendance à penser que si je n’en fais pas un best-seller, un vrai coup d’éclat, ce sera un échec cuisant.

Je suis « tout » ou rien ». Si ce que je fais n’est pas une perfection absolue, c’est un échec retentissant. Il n’y a pas d’intermédiaire. Et je ne sais pas accepter les compliments, à partir du moment où un acte ne m’a pas demandé d’effort, il me paraît illégitime d’en recevoir des félicitations. Et comme je ne fais d’efforts sur rien… Disons que je suis profondément atteinte par ce fameux « syndrome de l’imposteur » dont on parle dans les descriptions typiques des HQI !

J’ai besoin de tout maîtriser. Je n’aime pas les imprévus, les surprises. J’ai essayé de fumer du cannabis, il y a très longtemps, et j’ai détesté cette sensation de perte de contrôle sur mon esprit. Je n’ai plus jamais fumé. Je ne suis absolument pas attirée par les drogues. J’aime le vin pour son goût mais surtout pas pour l’effet qu’il porte, je me limite à deux verres, à table, et quand le troisième me fait me sentir cotonneuse, je m’en veux. Je n’aime pas du tout ça. Par contre je suis une grande fumeuse de tabac.

Je fuis comme la peste toutes les sensations fortes. La foule, le vide, l’altitude, le bateau, les manèges, les concerts live, les discothèques, les soirées bruyantes et animées, la vitesse en voiture, la moto. Même en vélo j’ai toujours un pied sur le frein (vélo nordique, frein à la pédale). D’ailleurs ça fait dix ans que je ne suis plus montée sur mon vélo. J’ai besoin de confort aussi, dans mes vêtements. Pas question de pantalons à boutons ou fermeture éclair. Je ne mets que des trucs à élastiques, des hauts hyper larges, je n’ai jamais porté de soutien-gorge (même quand j’ai allaité !), ça m’empêche de respirer.

Je suis hyperesthésique et tout m’arrive comme une agression. Pour moi la meilleure sensation forte serait l’absence totale de sensation. Peut-être qu’un jour je tenterai un tour dans un caisson d’isolation sensorielle. Mais comme en plus je suis claustrophobe, je crois que non, finalement.

J’ai un odorat très développé. Dans une boîte où j’ai travaillé autrefois, je savais qui couchait avec qui rien qu’en les reniflant.

Aujourd’hui je commence à entrevoir ce que pourrait être ma future vie professionnelle. Jusqu’à maintenant je n’ai fait que des boulots subalternes (secrétaire, assistante, etc.), avec de longues interruptions pour élever mes enfants. En ce moment je travaille dans un collège-lycée, et j’aide les élèves en difficultés, en tentant de leur présenter les choses autrement. Je crois que les extrêmes se rejoignent quelque part, mon expérience de mode de pensée, de mode de compréhension différents est un atout que j’utilise chaque jour. L’an prochain, je présente le concours de professeur des écoles.

J’en suis encore à me dire « quand je ferais ça, ou quand j’aurai réussi ceci, je serai pleinement heureuse », mais de moins en moins. Mon éternelle insatisfaction est toujours très présente, mais l’âge aidant, je l’accepte de plus en plus. Comme toutes les petites filles, j’ai rêvé d’être une star, et à 46 ans, je commence à me faire une raison… Mais j’ai toujours l’espoir d’arriver à mon « coup d’éclat ». Je ne lâcherai jamais l’affaire. Nous verrons bien…

 

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6 Comments pour Laurinette

Karine | 7 avril 2015 à 14 h 33 min

Merci pour votre témoignage. Je me suis découverte « surdouée » il y a 2 jours suite à une prise de conscience « radicale »… et j’ai bientôt 44 ans… comme vous, j’ai vécu avec un pervers narcissique à 20 ans, puis avec votre témoignage, je me suis rendue compte que j’ai fait des choses « incroyables » que j’avais trouvées « normales » à l’époque, par exemple créer un logiciel informatique d’achat, j’ai paramétré tout un logiciel de salaires dans les travaux publics, seule, sans connaître ce logiciel, je savais lire l’heure seule à 5 ans, j’ai parlé très tôt et très bien, après je traduisais à mes parents ce que disait mon petit frère, j’ai appris l’espagnol en 2 semaines (à 30 ans), j’ai créé un jeu de société complexe en quelques heures, sans y avoir jamais réfléchi, j’ai appris à nager seule à 11 ans alors que mes parents ne savaient pas nager et n’aimaient pas l’eau, etc. Par contre, j’ai eu une enfance très difficile, ma mère me maltraitait et je n’ai jamais été reconnue dans mes capacités, on m’a souvent traité de méchante et du coup j’ai enfoui tout ça (mon potentiel) au fond de moi et me suis sur-adaptée aux autres, jusqu’à … avant-hier ! une nouvelle vie s’ouvre devant moi, c’est encore tout « neuf » mais je me sens déjà revivre…. j’ai rêvé cette nuit que mes cheveux se dressaient en mèches ondulées sur ma tête, je pense que c’est un signe de la reconnaissance de mon « don »… Maintenant ce que je veux c’est rencontrer des gens comme moi, car je n’ai pas d’amis, je me suis toujours remise en question à ce sujet, croyant que j’étais en faute, alors qu’en étant objective, je suis très ouverte, mais je trouve les gens « réduits », inintéressants, répétitifs, inintéressants… maintenant je sais pourquoi. En fait, j’ai rencontré une personne il y a 3 jours, et elle m’a fait miroir, on a été tout de suite en affinité et je sais maintenant pourquoi, on se ressemble pour cette même raison, je pense qu’elle est aussi surdouée. La suite une prochaine fois !
merci de votre témoignage éclairant 🙂

Karine | 7 avril 2015 à 14 h 53 min

ah oui aussi, j’ai commencé à écrire un livre il y a 1 mois environ… 😉

Laurinette | 7 avril 2015 à 22 h 09 min

Très heureuse, Karine, que mon témoignage ait pu résonner chez vous !! Je vous souhaite une belle « nouvelle vie », sereine et pleine de découvertes sur vous même. Vous avez de quoi faire 😉

Elma | 23 septembre 2015 à 22 h 54 min

Bonjour et merci pour ce témoignage, il m’a donné les larmes aux yeux…
Je suis maman de deux enfants dont un haut potentiel qui présente des traits identiques à votre premier dans votre description « une force physique impressionnante. Il est colérique, toujours dans la frustration, très perspicace dans ses réflexions, plein d’humour, assez tyrannique, je dois dire. Mais tellement attachant…. J’ai le sentiment qu’il souffre d’avoir un esprit de grand coincé dans un corps de petit. » Il a 8 ans.
J’ai aussi découvert que j’étais HP grâce à une psychologue il y a 2 ans et je passe enfin le bilan la semaine prochaine, besoin d’une « preuve » malgré tout. Mais de connaître mon fonctionnement m’a beaucoup aidée, moi qui me suis toujours sentie tellement anormale (bien que j’ai développé un faux-self assez crédible !)
Ma fille de 3 ans suit la trace de son frère mais semble-t-il de manière plus paisible 🙂
Mon mari est très probablement HP également, il ne souhaite pas se faire tester.

Une question, pouvez-vous me dire quel est le titre de votre livre et où je peux le trouver ?
J’aime les écrits de HP comme ceux de Martin Page (Comment je suis devenu stupide)

Au plaisir de vous lire

Laurinette | 26 octobre 2015 à 22 h 12 min

Bonjour Elma,
En effet, votre petit garçon ressemble fort au mien !! Je me suis permise de vous répondre en privé, souhaitant garder l’anonymat quant à ce témoignage. Vous donner le titre de mon livre m’aurait dévoilée !! 😉

Sandrine | 25 juin 2016 à 17 h 45 min

Bonjour,

Je découvre votre témoignage, il m’a remuée, je ne sais pas si je suis HP. Ce qui est certain c’est que je me suis toujours sentie différente et en décalage. J’ai cinq enfants, deux diagnostiqués HP, une probable HP de 13 ans qui vit mal sa différence en ce moment, un enfant avec un profil très hétérogène. Il souffre d’un TED et est dyspraxique mais d’après la psychologue d’un de ses frères il serait surement HP s’il n’avait pas ce handicap. Ma dernière de 2 ans me fait penser à votre dernier, elle est difficile à gérer parfois et même souvent mais me surprend tous les jours. J’aimerais aussi acheter votre livre…
Merci pour ce témoignange

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